LOP BURI (Thaïlande), 6 juil (AFP) - Sakchai Boonma, un malade de 35 kilos, n'a plus la force de chasser les mouches de son visage ni d'essuyer les larmes qui coulent lorsqu'il parle de l'amoureuse qui l'a contaminé.
Son frère vient de l'amener au temple bouddhiste de Phra Baht Nam Phu, près de la ville de Lop Buri, à 150 km au nord de Bangkok, le premier et le plus grand à accueillir en Thaïlande des malades de tout le pays, souvent pauvres.
Comme la plupart d'entre eux, Sakchai --il vit désormais allité, nu et affublé d'une couche culotte-- va finir sa vie au temple, loin de sa famille qui ne peut plus assumer.
"Ici c'est mieux qu'à l'hôpital où personne ne s'occupe de nous", dit d'une voix faible cet ancien chauffeur dont le tatouage de Batman sur l'épaule apparaît dérisoire. Il montre ses jambes décharnées.
Le temple, un grand complexe situé dans un paysage de douces collines, accueille un millier de malades par an, gratuitement, ce qui explique la liste d'attente de plusieurs milliers de noms.
Non loin de la salle ou gisent les malades en phase terminale, s'entassent des petits sacs de coton blanc qui portent un nom, une date, et contiennent les cendres des morts que personne n'est venu chercher.
"90% des cendres ne sont pas réclamées par la famille", dit le moine Alongkat Dikkapanyo, qui dirige le temple.
La montagne de 10.000 sacs posés au pied d'un grand bouddha assis commence à engloutir la statue. Le temple a huit fours crématoires, et "rares sont les jours où aucun ne sert", dit un employé: 500 malades meurent chaque année en moyenne.
"Mouroir", "hospice", c'est la manière dont le Dr Yves Wéry qualifie l'endroit. Ce Belge de 47 ans est le seul médecin à s'être occupé depuis six ans de milliers de malades. Il travaille à titre bénévole, sans infirmière, avec des aides-soignantes étrangères et thaïlandaises. Une femme médecin américaine vient d'arriver pour le seconder.
"Ici, aucun médecin ne veut venir, parce que c'est épouvantable!", dit le Dr Wéry qui a cruellement souffert lui aussi dans son être depuis son arrivée au temple: tuberculose, puis dépression nerveuse. "Il n'y a qu'un seul médecin qui y travaille, un abruti venu de Belgique, qui doit payer jusqu'à son visa!", lance-t-il.
La Thaïlande pourtant "est devenue un pays modèle". "Elle produit les principaux antirétroviraux au meilleur prix au monde", elle les a inclus dans les consultations à 0,60 euro de la sécurité sociale et elle organise cette 15e Conférence internationale sur le sida, dit-il.
"Mais 50% des médecins thaïlandais ne prennent pas le sida au sérieux", lance le Dr Wéry, fustigeant "l'incompétence et la méchanceté de certains médecins des hôpitaux qui refusent de traiter les malades", "première raison d'exister de ce temple".
Mais "le monastère ne veut pas faire le travail des hôpitaux, ce n'est pas au moine d'assumer à la place de l'Etat", dit le médecin occidental.
Le moine Alongkat, qui a ouvert le temple aux malades au début des années 1990, apparaît, drapé dans sa robe safran, sur les prospectus en papier glacé du monastère, parlant avec un malade, donnant des soins à un autre.
Mais c'est pour attirer les généreux donateurs car le moine n'entend rien à la médecine. Il reçoit deux millions d'euros par an de diverses sources, 1.000 fois plus que les modestes fonds alloués par l'Etat.
Les détracteurs du moine le trouvent un peu médiatique et montrent du doigt ces bâtiments tout neufs et en surnombre qui ont surgi en dix ans, contraste saisissant avec les dérisoires moyens médicaux du temple.
Si les malades reçoivent des antirétroviraux depuis octobre 2003, tout ici manque à la médecine: médecins, appareils de radios ou laboratoire.
Dans l'enceinte du temple, se trouve un "musée" un peu spécial. Un transsexuel, une prostituée, un enfant de cinq ans montrent, dans toute la crudité de leur corps momifié exposé dans des caissons transparents, que le sida, ici, c'est la mort.
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