SOKOTO (Nigeria), 29 juin (AFP) - Devant un alignement de cahutes en tôles et en bois au bord d'une piste défoncée, des hommes et des femmes assis sur des chaises blanches en plastique se désaltèrent dans la fraîcheur nocturne dans une joyeuse cacophonie.
Bière, whisky, vins mousseux coulent à flot dans ce Mammymarket de Sokoto, pourtant situé dans un Etat du nord du Nigeria où la loi islamique a été rétablie depuis 2000.
L'endroit déroge à la charia en vigueur car il est situé sur la base du 1er Régiment blindé de l'armée nigériane et dépend de la législation fédérale.
L'ambiance est loin de celle des mosquées. Les musiques à la mode résonnent: reggae dans un petit bar faiblement éclairé de lumières rouges, R'n'B un peu plus loin, musique country dans un établissement aux allures de saloon.
"Tout le monde vient ici, même ceux qui prêchent avec zèle l'abstinence dans les mosquées la journée, on les retrouve ici le soir", confie un propriétaire de débit de boisson installé à Sokoto depuis 18 ans et originaire du sud du pays.
"Il y a même des Musulmans qui sont propriétaires de bars ici, ils viennent s'amuser comme tout le monde, c'est un business qui rapporte beaucoup d'argent", ajoute ce quinquagénaire sous couvert de l'anonymat.
Selon les tenanciers de ces petits bistrots ouverts dès 08h00 du matin, chaque particulier désireux d'ouvrir une gargote doit verser entre 5.000 et 10.000 naira (environ 61 euros) aux militaires qui dirigent la base. Ils doivent ensuite payer chaque mois entre 500 et 1.000 naira à ces officiers, en plus des "pourboires" en argent ou en nature offerts aux soldats de passage.
Rien qu'à Sokoto, des témoignages concordants indiquent qu'il y a plus de 1.000 petits débits de boissons.
"On n'a jamais eu de problème de sécurité ici, les soldats nous protègent. Si jamais des extrémistes musulmans venaient nous chercher des problèmes, ils auront affaire à eux", assure un barman rubicond en comptant sa caisse.
Depuis l'instauration de la charia à Sokoto, aucun incident n'a été signalé. Selon des témoignages concordants, les militaires avaient organisé des patrouilles officielles au début, puis les ont arrêtées.
"Pour nous les chrétiens, c'est le seul endroit à Sokoto où on peut s'amuser librement. Ici on n'a pas à avoir peur, on peut s'habiller normalement, danser et boire un peu", affirme Anna, une jeune fille de 27 ans originaire du sud du Nigeria, qui effectue son service national à Sokoto.
Ailleurs qu'au Mammymarket, on ne trouve d'alcool nulle part. Même le plus grand hôtel de la ville ne distribue que des boissons gazeuses.
"Le Mammymarket est situé dans la caserne, donc le gouvernement n'a rien à y voir, nous nous plions à cela puisque c'est une règle militaire", explique Mustapha Shehu, porte-parole du gouvernement de Sokoto.
Le phénomène des Mammymarkets existe dans tous les Etats du Nigeria où la charia a été établie. Comme le souligne M. Shehu, "les militaires ont leurs propres règles et leur propre mode de vie", qui ne va pas sans poser certains problèmes.
Des ONG nigérianes s'inquiètent par exemple régulièrement du taux élevé de prévalence du VIH-sida, au sein de la population de prostituées de ces camps.
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